La Voix Lactée #13 : La mise à l’herbe des génisses laitières - les étapes clés à ne pas rater

La mise à l’herbe des génisses laitières constitue une étape charnière souvent sous-estimée dans la conduite des élevages bovins. Souvent perçue comme une simple transition saisonnière entre l’hiver et le printemps, elle représente en réalité un moment décisif pour la santé, la croissance, la future carrière productive et la longévité des animaux. Une transition mal conduite peut entraîner des troubles digestifs, des retards de croissance, des problèmes parasitaires ou encore des déséquilibres nutritionnels aux conséquences durables.
Contrairement aux vaches en lactation, la génisse est en phase de croissance et de préparation à sa future carrière productive. Chaque erreur commise lors de cette période peut compromettre l’âge au premier vêlage, la qualité du développement mammaire ou encore la capacité d’ingestion future.
1. Pourquoi la mise à l’herbe des génisses est-elle si déterminante ?
Le pâturage est économique
L’herbe pâturée est l’aliment le moins coûteux pour un élevage laitier.
Valoriser efficacement le pâturage permet de réduire significativement les charges alimentaires, notamment en concentrés et en fourrages conservés. Chez la génisse, dont les besoins sont plus modestes que ceux d’une vache laitière, le pâturage représente une opportunité de croissance à faible coût.
Cependant, cette rentabilité n’est atteinte que si la mise à l’herbe est bien conduite. Une génisse qui perd de l’état corporel ou ralentit sa croissance au printemps nécessitera des rations de rattrapage plus coûteuses par la suite.
Le pâturage a un impact direct sur la croissance et l’âge au 1er vêlage
L’objectif de nombreux élevages est d’atteindre un âge au premier vêlage compris entre 22 et 24 mois, tout en assurant un poids et un gabarit suffisants. La période de pâturage printanier et estival joue un rôle clé dans l’atteinte de ces objectifs.
Une transition alimentaire brutale ou mal anticipée à la mise à l’herbe peut entraîner :
- une baisse de l’ingestion,
- des troubles digestifs (diarrhées, météorisation),
- un ralentissement de la croissance.
À l’inverse, une mise à l’herbe progressive et bien maîtrisée permet souvent d’observer de belles croissances grâce à la qualité nutritionnelle de l’herbe jeune.
Le pâturage est une phase d’apprentissage
Les génisses sortant pour la 1ère fois des bâtiments doivent :
- apprendre à pâturer efficacement,
- se déplacer sur de plus grandes surfaces,
- gérer les interactions sociales dans des lots parfois recomposés,
- s’adapter aux conditions climatiques extérieures.
Ces éléments sont à prendre en compte et nécessite des temps d’observation et de vigilance qu’il faut intégrer dans le temps de travail.
2. Comment préparer les génisses avant la sortie ?
Évaluer l’état corporel et la croissance
Avant toute mise à l’herbe, il est indispensable de réaliser un bilan de l’état des génisses :
- notation d’état corporel,
- pesée ou estimation du poids,
- comparaison avec les objectifs de croissance selon l’âge et la race.
Les génisses trop maigres sont plus sensibles aux stress de la transition et risquent de décrocher en croissance.
À l’inverse, des génisses trop grasses peuvent présenter des troubles métaboliques et un développement mammaire excessif.
Adapter progressivement la ration hivernale
Le passage d’une ration hivernale à base de fourrages conservés (ensilage de maïs, ensilage d’herbe, foin) à une ration majoritairement constituée d’herbe fraîche constitue un changement alimentaire majeur.
Pour limiter les risques il est recommandé quand cela est possible:
- d’introduire de l’herbe fraîche à l’auge quelques jours avant la sortie,
- de réduire progressivement la part de concentrés,
- de maintenir un apport de fibre efficace (foin grossier) au début du pâturage.
Cette phase d’adaptation permet au microbiote ruminal de se modifier progressivement et de s’adapter à une ration plus riche en azote soluble et en sucres rapides.
Vérifier l’état sanitaire général
La mise à l’herbe est un moment opportun pour faire un point sanitaire complet :
- vérification de l’état vaccinal (BVD, FCO, MHE,…)
- contrôle de la présence de boiteries ou de problèmes respiratoires.
Une génisse en difficulté sanitaire supportera mal le stress de la transition. De plus il peut parfois être contraignant de rattraper les animaux en cours de saison de pâture. Ainsi tout ce qui peut être fait en amont doit être fait.
3. Commence gérer le risque parasitaire ?
Comprendre les risques parasitaires au pâturage
La mise à l’herbe expose les génisses à divers parasites :
- strongles gastro-intestinaux,
- douves (dans les zones à risque),
- paramphistomes,
- parasites externes (tiques, mouches).
Les génisses, notamment celles qui sortent pour la première fois, y sont particulièrement sensibles car leur immunité est encore incomplète.
Opter pour une stratégie raisonnée de traitement
Deux grandes approches existent :
- traitement systématique avant la mise à l’herbe,
- traitement raisonné basé sur le risque et le suivi.
Le choix dépend :
- de l’historique parasitaire de l’exploitation,
- du chargement des parcelles,
- de la rotation des pâtures,
- de l’âge des génisses.
Un traitement mal positionné ou le choix d’une molécule inappropriée peuvent conduire à une inefficacité, voire favoriser l’apparition de résistances aux antiparasitaires. Chaque élevage est un cas particulier ; il convient d’échanger avec votre vétérinaire pour trouver la stratégie la mieux adaptée à votre situation.
Mettre en place un suivi en cours de pâturage
Le suivi parasitaire pourra s’appuyer sur :
- l’observation clinique (poil piqué, diarrhée, amaigrissement),
- des coproscopies,
- le suivi des performances de croissance.
Une intervention précoce permet d’éviter des pertes de croissance parfois irréversibles sur la saison.
4. Comment gérer la consommation d’herbe ?
Choisir le bon stade de sortie
Le stade de l’herbe est déterminant. Une herbe trop jeune est très riche en azote soluble et peut provoquer des troubles digestifs. Une herbe trop avancée est moins digestible et limite les performances. L’objectif est de sortir les génisses sur une herbe :
- haute de 8 à 10 cm,
- bien feuillue,
- non épiée.
Adapter le chargement et la surface disponible
Un chargement trop élevé entraîne :
- une baisse de l’ingestion,
- un piétinement excessif,
- un ralentissement de la pousse.
À l’inverse, un chargement trop faible favorise le gaspillage et la perte de qualité de l’herbe.
Le pilotage du pâturage (pâturage tournant, paddocks) permet d’optimiser à la fois la production d’herbe et les performances animales.
Gérer la complémentation si nécessaire
Selon le stade des génisses et la qualité de l’herbe, une complémentation peut être utile :
- apport de foin en libre-service,
- complément minéral,
- éventuellement une complémentation énergétique.
5. Ne pas négliger la minéralisation et l’accès à l’eau
Les déséquilibres minéraux de l’herbe de printemps
L’herbe jeune est souvent :
- pauvre en magnésium,
- déséquilibrée en sodium,
- parfois déficitaire en oligo-éléments (cuivre, zinc, sélénium).
Ces déséquilibres peuvent entraîner :
- tétanie d’herbage,
- baisse d’immunité,
- troubles de la croissance.
Il est recommandé de proposer :
- une minéralisation distribuée à l’auge si possible.
- ou, à défaut, des blocs minéraux spécifiques pâturage,
La régularité de la consommation est un critère clé de l’efficacité.
Garantir un accès permanent à une eau de qualité
Une génisse au pâturage peut consommer 30 à 50 litres d’eau par jour selon la température et la qualité de l’herbe. L’accès à une eau propre, fraîche et facilement accessible est indispensable pour maintenir l’ingestion et la croissance.
Il convient également d’empêcher l’accès autour des puits ou des points de forage afin d’éviter des contaminations de l’eau par les matières fécales (c’est un facteur de risque important de cryptosporidiose).
6. Comment organiser les lots et la conduite pratique au pâturage
Constituer des lots homogènes
Regrouper les génisses par âge et par gabarit permet :
- de limiter la concurrence,
- d’adapter la conduite alimentaire,
- d’optimiser les performances de croissance.
Les génisses dominées ou plus jeunes sont pénalisées dans des lots hétérogènes.
Tenir compte des conditions climatiques
Les premières sorties peuvent être perturbantes :
- pluie,
- froid,
- fortes amplitudes thermiques.
Il peut être utile de :
- sortir les génisses quelques heures par jour au début,
- prévoir des zones d’abri naturel ou artificiel,
- adapter la durée de pâturage en fonction de la météo.
Observer et ajuster en continu
La réussite de la mise à l’herbe repose sur l’observation quotidienne :
- du comportement de pâturage,
- de l’état des bouses,
- de l’évolution de l’état corporel,
- de l’état de propreté des animaux.
Chaque élevage, chaque parcelle et chaque année sont différents : la conduite doit rester souple et réactive.
7. Comment suivre les performances et faire des ajustements en cours de saison ?
Evaluer la croissance
Des pesées régulières ou des mesures de tour de poitrine permettent de vérifier que les objectifs de croissance sont atteints. En cas de décrochage, des mesures correctives doivent être mises en place rapidement.
Anticiper la fin de saison de pâturage
La fin de la pousse de l’herbe peut entraîner une baisse des performances si elle n’est pas anticipée. Une transition progressive vers les fourrages conservés est aussi importante que la mise à l’herbe elle-même.
Pour conclure...
La mise à l’herbe des génisses laitières ne s’improvise donc pas. Elle repose sur une préparation rigoureuse, une observation attentive et une capacité d’adaptation permanente. Bien conduite, elle constitue un levier majeur de performance technico-économique, de bien-être animal et de durabilité des systèmes laitiers.
Bibliographie
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6-Müller, R. S., et al. (2017). Epidemiology and control of helminth infections of cattle in temperate regions. Parasitology, 144(6), 780–793.
Christian Engel est diplômé d'Oniris depuis 1997.
Il a rejoint Chêne Vert en 2018 et exerce depuis en consulting vache laitière sur le site de Lécousse.