La Voix Lactée #12 : RIPEL 2025 - Enjeux et limites de la longévité des vaches laitières
Édito
Le 11 décembre s’est déroulée à Pacé la 1ʳᵉ édition des RIPEL (Rencontres Innovation Performance en Élevage Laitier), sur le thème de la longévité des vaches laitières. Ce fut une belle réussite sur bien des plans :
- Le nombre de participants : vous étiez un peu plus de 300 éleveurs, conseillers d’élevage, représentants de laboratoires et vétérinaires à assister aux conférences. Les nombreuses questions posées lors des tables rondes ont témoigné de votre intérêt pour ce sujet et pour ses enjeux.
- La qualité des interventions : pas moins de six interventions ont jalonné la journée et ont permis de balayer l’ensemble des facteurs contribuant à l’amélioration de la longévité dans les troupeaux.
- Le soutien de nombreux partenaires : l’organisation d’un tel événement ne serait pas possible sans leur appui. Nous leur en sommes grandement reconnaissants.
Un grand merci à tous : vous êtes la clé de ce succès !
Au fil des publications de La Voix Lactée, vous pourrez découvrir les résumés des différentes interventions des RIPEL. Ce numéro est consacré à la première conférence, présentée par Raphaëlle Deffrenne et René Fournier (laboratoire MSD Santé Animale), intitulée :
« L’amélioration de la longévité des vaches : enjeux et limites ».
Bonne lecture !
En attendant de vous donner rendez-vous pour la 2ᵉ édition, toute l’équipe des RIPEL vous souhaite de très belles fêtes de fin d’année.
Christian Engel,
Vétérinaire Chêne Vert et Co-organisateur des RIPEL 2025
Christian Engel est diplômé d'Oniris depuis 1997.
Il a rejoint Chêne Vert en 2018 et exerce depuis en consulting vache laitière sur le site de Lécousse.
Enjeux et limites de la longévité des vaches laitières
D’après le dictionnaire, la longévité correspond à la durée de vie, et, par extension, à la longue durée de vie. Mais pour les animaux de rente, il convient d’intégrer à cette définition des éléments concernant la production.
Ainsi pour les vaches laitières, les indicateurs de longévité concernent certes la durée (durée de vie, durée de carrière productive,…) mais aussi le nombre de lactations (nombre de lactations à la réforme, numéro moyen de lactation,…), la production laitière (production sur la carrière, …), ou bien sont hybrides (lait par jour de vie).
Ces indicateurs de longévité de la vache laitière peuvent être calculés individuellement (âge à la réforme, nombre total de lactations par exemple) ou bien à l’échelle du troupeau (pourcentage de vaches à 3 lactations ou plus, stade moyen de lactation par exemple).
La situation de la longévité des vaches laitières en France
Une étude conduite en 2022 sur 166.000 vaches indique que que les vaches laitières françaises passent davantage de jours à ne pas produire de lait (1.099 jours) qu’à en produire (1000 jours). Les travaux récents réalisés dans le cadre du projet ALONGE apportent aussi des données actualisées sur la situation de la longévité des vaches laitières Holstein en France : la durée de vie moyenne est de 5,6 ans, avec une durée de lactation de 2,7 ans et un nombre moyen de lactations de 3,0.
En comparaison à la race Holstein, les performances de longévité sont supérieures en race Montbéliarde (6,4 ans et 3,4 lactations à la réforme contre 5,7 ans et 2,9 lactations d’après les données du Contrôle laitier ; 30% de vaches à 4 lactations et plus contre 19%), mais à peine meilleures en race Normande (5,8 lactations, 2,85 lactations et 21% de 4e lactations et plus).
Finalement, les performances de longévité sont moindres en France que dans d’autres pays de tradition laitière. C’est ainsi que différentes études font état d’environ une lactation en moins par carrière par rapport à des pays comme la Nouvelle-Zélande ou les Pays-Bas. De même, la production totale par carrière en Allemagne, au Danemark et aux Pays-Bas dépasse de 6.000 litres celle constatée en France.
La grande variabilité des performances de longévité entre troupeaux laisse entrevoir des possibilités d’amélioration, en analysant les pratiques des élevages les plus vertueux. L’analyse des résultats ALONGE met en avant 2 stratégies dans les élevages les plus efficaces en termes de longévité :
- une stratégie misant sur la productivité
- et une stratégie fondée sur la durée de vie.
En comparaison aux résultats de la totalité des élevages suivis, il est observé dans les élevages mettant en œuvre ces 2 stratégies une augmentation du nombre de jours de production de lait, de la production totale sur la carrière, du nombre de lactations, de la durée de vie et de la quantité de lait par jour de vie. Le rang moyen de lactation supérieur dans ces exploitations est à mettre en relation avec des taux contenus pour les réformes et le renouvellement. Il apparait aussi que les hauts niveaux de production ne sont pas incompatibles avec la longévité.
Améliorer la longévité, c’est possible ! Comme en témoigne le dernier Palmarès des Grandes Laitières avec 627 vaches Holstein au-dessus de 100.000 litres de lait produits en lactations terminées sur la période août 2024 – juillet 2025. La championne cumule pas moins de 185.000 litres en 14 lactations !
La longévité comme moyen de répondre aux enjeux de la Filière laitière bovine
L’amélioration de la longévité constitue une réponse pertinente à plusieurs défis actuels de la filière laitière bovine :
- bien-être animal,
- soutien du revenu des éleveurs pour la pérennité des exploitations,
- décarbonation laitière.
Une enquête IDELE / CNIEL, conduite auprès de plus de 500 éleveurs, indique que 90% des éleveurs se disent préoccupés par la longévité de leurs vaches laitières, 95% considèrent que c’est un levier pour améliorer leur revenu et 75% fixent un objectif de 5 lactations comme étant une ‘bonne’ longévité.
La longévité peut être un facteur de bien-être animal dans la mesure où elle permet une durée de vie prolongée des animaux et laisse entendre de meilleurs soins apportés pour y accéder. Elle permet ainsi de répondre positivement aux voix qui s’élèvent, s’émouvant qu’en l’espace de 70 ans, le nombre moyen de lactations des vaches laitières soit passé d’environ 10 à moins de 3.
La longévité est aussi un levier pour améliorer la rentabilité de l’atelier lait. Les études montrent que les produits dépassent les charges seulement à partir de la fin de la 2e lactation ou au cours de la 3e. Pareillement, les exploitations avec les meilleures longévités se caractérisent par un profit par vache et par jour bien meilleur, avec des valeurs jusque 2 fois supérieures à celles des fermes les moins performantes sur ce critère. Cet intérêt économique d’accroître la longévité est observé quel que soit le niveau de production.
Plusieurs facteurs expliquent les liens entre longévité et rentabilité : moindre nombre de génisses de renouvellement à élever, meilleurs niveaux de productions en 3e et 4e lactation comparativement aux 2 premières.
L’amélioration de la longévité se révèle aussi un moyen efficace pour réduire l’empreinte environnementale du lait ; non seulement l’empreinte carbone du lait diminue avec le numéro de lactation (en lien notamment avec l’augmentation de la production), mais en plus les lactations plus nombreuses participent à la dilution des gaz à effet de serre émis pendant la période d’élevage, sans production de lait associée. Par ailleurs, la longévité accrue concourt à réduire le taux de renouvellement et le besoin en génisses, ce qui participe également à la réduction de l’empreinte carbone du litre de lait produit.
De la longévité, oui mais pas trop !
Plusieurs travaux scientifiques montrent que l’optimum économique est atteint pour une longévité comprise entre 4 et 6 lactations. Pour les vaches réformées (trop) tôt, le revenu par vache et par an est pénalisé par 3 éléments : la moindre production laitière, le coût accru de remplacement (la différence entre le prix de vente à la réforme et le coût d’élevage, divisée par le nombre de lactations), le moindre nombre de jeunes génisses vendues étant donné qu’il en faut davantage pour renouveler le troupeau. A l’opposé, garder une vache trop vieille devient contre-productif, d’une part car cela freine le progrès génétique (du fait de l’écart plus important entre générations), d’autre part parce que la santé générale de l’animal commence à se dégrader, pénalisant ainsi sa production.
En France, le projet ALONGE montre que le bilan entre produits et charges est négatif en 1ère et 2ème lactation ; il devient positif à l’issue de la 3ème lactation et continue de progresser jusqu’à la 6ème et 7ème lactation. Mais la dispersion des résultats devient très importante à partir de la 5ème lactation : même si le bilan économique moyen est meilleur, moins de vaches ont un bilan individuel positif.
Une autre raison justifiant le fait de ne pas trop garder les vaches est de nature environnementale. En effet, la longévité trop importante des vaches laitières réduit la mise à disposition de leur viande de réforme. Et par là-même nécessite une augmentation de la production de bovins allaitants pour un même approvisionnement en viande. Or, l’empreinte carbone du kilogramme de viande d’origine laitière est beaucoup plus faible car la majorité des gaz à effet de serre émis sont attribuées à la production de lait.
Le lait produit par jour de vie, le meilleur indicateur de la longévité productive ?
Les litres de lait par jour de vie constituent probablement l’indicateur le plus complet permettant d’apprécier la longévité car le calcul de cet indicateur intègre à la fois une durée (la durée de vie) et la quantité de lait produite sur la carrière.
L’indicateur est calculable à titre individuel mais ne sera alors connu qu’à la fin de vie de l’animal ; il n’est donc pas très opérationnel mais permet pour autant rétrospectivement de faire des comparaisons et d’évaluer les progrès réalisés.
A titre collectif (valeur moyenne sur une exploitation), les litres de lait par jour de vie peuvent être évalués sur la base de seulement 4 critères qui sont :
- la durée moyenne d’élevage (intervalle entre la naissance et le 1er vêlage),
- le niveau moyen de production,
- le nombre moyen de lactations à la réforme
- et l’intervalle moyen entre vêlages (IVV).
La formule simplifiée de calcul est la suivante :
(Niveau de production x Nombre de lactations) / (Durée d’élevage + (nombre de lactations x IVV)).
Dans les fermes françaises, améliorer d’une lactation la longévité à l’échelle du troupeau conduit à augmenter d’environ 2 litres le lait produit par jour de vie. C’est considérable et associé à l’amélioration des performances tant technico-économiques et de revenu, qu’environnementales (réduction de l’empreinte carbone du litre de lait produit).
La longévité est conditionnée par l’élevage réussi de la génisse
Les génisses présentant les meilleures croissances en pré-sevrage et jusque 6 mois d’âge sont celles qui sont mises à la reproduction le plus tôt et vont vêler plus précocement.
Les études indiquent que le vêlage précoce est favorable à la production laitière et à la fécondité mais aussi à la longévité. A cet égard, les études conduites en France à la ferme des Trinottières montrent que le vêlage à 24 mois (en race Holstein), par rapport à 33 mois, est associé à l’allongement de la durée et du pourcentage de vie productive, du rang de lactation à la réforme, du lait sur la carrière et exprimé par jour de vie (2 litres en plus par jour de vie).
Un article conçu à partir des travaux de Raphaëlle Deffrenne et René Fournier, MSD Santé animale