La Voix Lactée #16 : Entrer en « résilience » : le défi des vaches de demain

Introduction
La production laitière est confrontée à une transformation profonde de son environnement technique, économique et climatique. L’augmentation des températures moyennes, la fréquence accrue des épisodes de chaleur, la variabilité de la disponibilité des fourrages et de l’eau, l’évolution de la pression parasitaire et infectieuse, ainsi que la volatilité des coûts de production imposent aux élevages de maintenir leurs performances dans des conditions de plus en plus variables.
Dans ce contexte, la capacité d’une vache à produire beaucoup de lait n’est plus suffisante ; Il est indispensable de prendre en considération la réaction de l’animal lorsqu’il est confronté à une perturbation (maladie, stress thermique, déficit alimentaire, changement de conduite, événement social ou autre facteur environnemental), et avec quelle rapidité il est en mesure de retrouver rapidement un état physiologique, comportemental, sanitaire et productif satisfaisant lorsque la perturbation disparait: c’est le concept de résilience.
Les stratégies de réponse doivent donc associer gestion du bâtiment, alimentation, conduite du troupeau et sélection génétique.
Produire en bonne santé
L'amélioration génétique de la production laitière a considérablement augmenté les performances des troupeaux. Mais une sélection très orientée vers la production peut entrer en tension avec certains caractères fonctionnels.
La question n'est donc plus seulement : « combien de lait cette vache produit-elle ? », mais elle devient « quelle quantité de lait produit-elle sur l'ensemble de sa vie, avec quelle santé, quelle fertilité, quelle longévité et quelle stabilité face aux perturbations ? »
La résilience est donc intimement liée à la notion d'efficience sur l'ensemble de la vie productive.
Les principales perturbations auxquelles sont confrontées les vaches laitières
La résilience ne doit pas être envisagée comme une réponse à une seule contrainte.
Les vaches sont exposées simultanément à de multiples perturbations :
- Le stress thermique
- Les maladies infectieuses
- Les troubles métaboliques
- Les changements alimentaires
- Les perturbations sociales et environnementales
Le stress thermique
Le stress thermique est l'une des perturbations qui illustre le mieux la problématique de la résilience.
Les vaches produisant beaucoup de lait génèrent une quantité importante de chaleur métabolique. Lorsque la température et l'humidité ambiantes augmentent, leur capacité à dissiper cette chaleur diminue.
La réponse de l'animal comprend alors notamment une augmentation de la fréquence respiratoire, une augmentation de la consommation d'eau, une diminution de l'ingestion, une baisse de l'activité, une diminution de la production laitière, des perturbations de la reproduction, des modifications des réponses immunitaires.
Une vache résiliente à la chaleur pourra alors maintenir davantage son ingestion, limiter l'augmentation de sa température corporelle, conserver une meilleure activité, réduire moins fortement sa production, préserver davantage sa reproduction, récupérer plus rapidement après l'épisode chaud.
Les maladies infectieuses
Les maladies représentent une autre catégorie majeure de perturbations.
Les mammites, les infections utérines, les troubles respiratoires ou digestifs, les boiteries peuvent entraîner une modification importante de la production.
Dans ce contexte, la résilience ne signifie pas nécessairement empêcher toute infection. Une vache peut être exposée à un agent pathogène et présenter une réaction contrôlée, limitée dans le temps, puis retrouver rapidement son état normal. Le système immunitaire joue alors un rôle central. La capacité de l'organisme à identifier une menace, à déclencher une réponse suffisamment forte mais correctement régulée, puis à revenir à un état d’équilibre est une composante essentielle de la résilience.
Les troubles métaboliques
La période de transition autour du vêlage est particulièrement critique.
Durant cette période, la vache doit simultanément démarrer une nouvelle lactation, augmenter rapidement son ingestion, mobiliser ses réserves, adapter son métabolisme hépatique, modifier son équilibre minéral, réactiver son système reproducteur et faire face aux changements immunologiques associés au vêlage.
Les vaches qui gèrent efficacement cette période présentent généralement une meilleure stabilité de leurs performances et une moindre fréquence de troubles métaboliques.
Les changements alimentaires
La ration constitue un facteur essentiel.
Les variations de qualité des fourrages, les changements de ration, les fluctuations de la disponibilité énergétique ou protéique et les problèmes de qualité sanitaire des aliments peuvent modifier profondément le fonctionnement du rumen et du métabolisme.
Le microbiote ruminal pourrait jouer un rôle potentiellement important. Sa composition du microbiome peut influencer la valorisation des nutriments, la production d'acides gras volatils et les interactions entre alimentation et métabolisme.
Les recherches sur la résilience considèrent ainsi le microbiome ruminal comme un candidat potentiel pour comprendre les interactions entre génotype et environnement.
Les perturbations sociales et environnementales
La vache est également sensible à son environnement social.
Les changements de groupe, la compétition pour les ressources, la densité animale, les déplacements, les changements de bâtiment ou de système de traite peuvent modifier le comportement et le niveau de stress. La résilience doit donc être considérée comme une propriété du système « animal × environnement ».
La composante génétique est majeure
Les différences observées entre individus dans leur réponse aux perturbations présentent une composante génétique. Cela ouvre la possibilité de sélectionner des animaux plus résilients. Cependant, cette sélection est complexe parce que la résilience est un caractère difficile à mesurer, dépendant de l'environnement, multidimensionnel et lié à de nombreux autres caractères.
La génomique peut accélérer la sélection pour la résilience. Le principe est de relier les données génétiques aux phénotypes de résilience observés dans de grandes populations. Une fois les associations suffisamment précises, les jeunes animaux peuvent être évalués avant d'avoir exprimé eux-mêmes toutes leurs performances.
Cependant, la génomique ne doit pas être considérée comme une solution autonome. Les performances génétiques dépendent de l'environnement. Une vache génétiquement supérieure dans un environnement donné ne l'est pas nécessairement dans toutes les situations.
L'élevage de précision ouvre une nouvelle étape
L’essor des capteurs en élevage permet l’accès à de multiples paramètres particulièrement intéressants pour progresser sur le chemin de la résilience.
La résilience peut alors être étudiée comme une trajectoire. Des travaux récents utilisent déjà les données quotidiennes de production pour détecter automatiquement des périodes de baisse de performance à l'échelle du troupeau, puis étudier la réponse individuelle des vaches.
L'intelligence artificielle comme accélérateur
L'intelligence artificielle pourrait jouer un rôle croissant. Les systèmes d'élevage génèrent désormais des volumes considérables de données.
Son emploi pourrait permettre de différencier une perturbation ponctuelle, d’une maladie, d’une variation alimentaire, d’un stress thermique ou d’une baisse normale de production liée au stade de lactation.
À terme, les outils numériques pourraient donc mesurer non seulement la performance, mais la distance entre le comportement observé et le fonctionnement attendu. Cette évolution est particulièrement importante pour la résilience parce que celle-ci est, par définition, une propriété dynamique.
Les conséquences pour l'éleveur
À l'échelle de l'exploitation, l'intérêt de la résilience est très concret.
L'éleveur ne cherche pas seulement une vache performante dans des conditions idéales. Il cherche un animal capable de rester fonctionnel lorsque survient une canicule, un changement alimentaire, un phénomène infectieux, un changement d’environnement, une perturbation sociale ou une période de déficit fourrager.
La résilience peut donc réduire la vulnérabilité économique du système. Elle ne supprime pas les risques, mais elle peut en réduire les conséquences.
Pour conclure...
La résilience constitue aujourd'hui l'un des concepts les plus prometteurs pour repenser la sélection et la conduite des vaches laitières. Elle permet de dépasser une conception de la performance centrée sur la production instantanée pour s'intéresser à la capacité de l'animal à maintenir et à retrouver ses fonctions face aux perturbations.
Cette propriété doit être distinguée de la résistance, de la tolérance et de la robustesse. La résistance limite les effets de la perturbation, la tolérance permet de fonctionner malgré celle-ci, tandis que la résilience met l'accent sur la capacité à récupérer. La robustesse correspond à une capacité plus globale à fonctionner efficacement dans une diversité d'environnements.
Le changement climatique rend cette problématique encore plus urgente. Le véritable objectif est de sélectionner et d'élever des animaux capables de rester productifs tout en préservant leur santé, leur fertilité, leur confort et leur longévité.

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Christian Engel est diplômé d'Oniris depuis 1997.
Il a rejoint Chêne Vert en 2018 et exerce depuis en consulting vache laitière sur le site de Lécousse.