L’entérite hémorragique de la dinde est causée par un virus appartenant à la famille des Adenoviridae. L’infection, subclinique ou aigüe, affecte les dindes entre 6 et 11 semaines d’âge. Le virus de l’entérite hémorragique provoque aussi une immunosuppression qui favorise des infections secondaires.
Le botulisme est une maladie neurologique causée par l’action des neurotoxines botuliques produites par des bactéries du genre Clostridium botulinum. Le botulisme aviaire touche l’avifaune sauvage comme les espèces domestiques de volailles. Il se caractérise par une paralysie flasque progressive. Les taux de mortalité associés sont élevés.
Le cas présenté est un cas de co-infection par le virus de l’entérite hémorragique et Clostridium botulinum d’un lot de 11200 dindes de chair de 80 jours d’âge.
1 - Premiers signes cliniques
L’appel de l’éleveur est déclenché par l’augmentation soudaine de la mortalité dans le parc des femelles d’un lot de 11200 dindes âgées de 80 jours : la mortalité bascule de 3 mortes à 77 mortes en 24H sans aucun signe clinique observé la veille.
Lors de la visite, nous trouvons à nouveau des mortes dans le premier tiers du parc femelle, près du portail. Nous n’observons aucune dégradation de la litière, l’ambiance est correcte, les consommations d’eau et d’aliment régulières. Une centaine de femelles restent au sol, certaines se déplacent difficilement. Il n’y a pas de mortalité parmi les mâles et leur comportement est normal.
Les sujets morts sont des sujets en bon état corporel.

Figure 1 : Lésions macroscopiques observées à l'autopsie
Aucune autre lésion macroscopique n’est observée sur les carcasses. Nous réalisons des écouvillons trachéaux et cloacaux pour exclure l’influenza aviaire hautement pathogène et prélevons foie et rate pour bactériologie. Tous les résultats sont négatifs.
Nous prescrivons un biocide utilisable en présence d'animaux dans l'eau de boisson et par pulvérisation.
2 - Evolution
Les deux jours suivants, le taux de mortalité chez les femelles continue d’augmenter. Aucune mortalité n’est observée chez les mâles.

La consommation d’eau baisse de 10%, plus de 10% des femelles sont couchées et se déplacent avec difficulté. Quelques sujets présentent une détresse respiratoire.
Sur les sujets autopsiés, morts et euthanasiés, nous retrouvons :
- foie hypertrophié
- parois du duodénum très épaissies et congestionnées
- rates tachetées et hypertrophiées.
Les lésions sont nettement plus marquées sur les sujets morts.
Diagnostic
Nous émettons l’hypothèse d’une infection par le virus de l’entérite hémorragique de la dinde (HEV) mais l’évolution du tableau clinique est évocatrice de botulisme. Nous réalisons les prélèvements suivants :
- Rates d’animaux morts et sacrifiés déposées sur carte FTA pour confirmation infection HEV par méthode RT-PCR (AniCon Labor GmbH)
- Foies entiers d’animaux morts pour confirmation présence toxine botulique par RT PCR (LABOCEA Ploufragan)
Résultats


Les analyses complémentaires confirment nos hypothèses diagnostiques : la mortalité et les signes cliniques observés sur les femelles du lot sont dus à une co-infection par le virus de l’entérite hémorragique et Clostridium botulinum de type C/D.
Un traitement amoxicilline (20 mg/kg de poids vif/j pendant 5 jours dans l’eau de boisson) est mis en place 48 heures après l’apparition des premiers signes cliniques. Les mesures de contrôle sont renforcées : ramassage des morts au moins deux fois par jour, mesures de biosécurité et de désinfection renforcées, paillage. Toutes ces mesures pemettent un retour à la normal de la mortalité et la disparition des signes cliniques. Les femelles peuvent donc partir pour l’abattoir à 91j.
En 11 jours, la mortalité des femelles est montée à 10% en ne comptant que les morts et 17,8% en comptant morts et tris.
Discussion
Aucun épisode d’entérite hémorragique ou de botulisme n’avait été décrit auparavant dans cet élevage.
Un épisode de coccidiose associée à une entérite nécrotique sévère est survenu sur le lot à 30 jours. Le lot n’a pas pu être vacciné contre l’entérite hémorragique, la vaccination DINDORAL étant faite habituellement entre 28 et 35j.
Les signes cliniques et les lésions macroscopiques que nous avons observés correspondent au tableau clinique de l’entérite hémorragique : mortalité brutale sans signes cliniques la veille sur des beaux sujets, rates hypertrophiées, marbrées ou tachetées, contenu hémorragique du duodénum.

Après infection par voie orale, le virus de l’entérite hémorragique se multiplie dans les lymphocytes B de l’intestin et de la bourse de Fabricius, gagne directement la rate via la circulation sanguine périphérique. La rate est alors le siège d’une réplication importante du virus. La réplication virale conjuguée à l’activation des macrophages provoque une période transitoire d’immunosuppression qui prédispose les dindes aux infections secondaires.
De même, nous retrouvons dans ce cas de botulisme de type C/D plusieurs éléments en concordance avec les cas déjà décrits malgré l’absence de paralysie flasque :
- Pour la période 2009-2019, en France, ce sont les volailles qui ont été très majoritairement touchés par le botulisme avec 41,7% des cas, l’espèce la plus touchée étant la dinde avec 51% des cas (Le Bouquin et al, 2022)
- La toxine botulique détectée sur les foies des animaux morts est la toxine mosaïque de type C/D, type de toxine le plus fréquent chez les volailles comme dans l’avifaune sauvage (48,7% des cas)

Figure 4 : Le Bouquin S., et al (2022) Distribution des toxines botuliques de 2010 à 2019 en France avifaune (n=193), volailles (n=231) et bovins (n=118)
Nous n’avons pas identifié la source de contamination des dindes femelles. Deux voies de contamination ont été décrites et peuvent probablement coexister dans le même troupeau :
- Ingestion de toxines pré formées par consommation de carcasses
- Toxiinfection provoquée par la colonisation caecale de Clostridium botulinum et production in situ de toxines
Une source exogène de spores de Clostridium botulinum peut être une cause de contamination des dindes femelles : autre espèce animale entrant dans le bâtiment (rongeurs, oiseaux sauvages) contaminant la litière, matériel…
Conclusion
Dans notre cas, nous pouvons penser que l’immunosuppression provoquée par le virus de l’entérite hémorragique a prédisposé les dindes au botulisme.
L’origine de la contamination des femelles du lot par Clostridium botulinum n’a pas été déterminée. Le portage asymptomatique, rapporté en poulets pour les types D, D/C, E n’a pas été décrit à notre connaissance en dindes.
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Article rédigé par Nathalie Perez, Vétérinaire en filière avicole Chêne Vert
Nathalie Perez est Dr Vétérinaire spécialisée en filière avicole chez Chêne Vert.
